11 février 2008
La vengeance de la frange
Quand il est 2 h 46 du matin, que tu as changé de position une bonne soixantaine de fois dans ton pieu dans l’espoir improbable de trouver la position douillette qui te permettra de dormir, se relever pour conter à tes lecteurs un épisode à la con de ta petite vie de merde semble être une bonne option (et employer deux gros mots dès la phrase d’introduction aussi).
Alors voilà, dernier épisode insignifiant en date, dans ma vie follement palpitante où il ne se passe jamais rien ou alors, rien que des trucs pas drôles : mes nouveaux cheveux. Ceux qui me lisent depuis le début ne manqueront sans doute pas de se rappeler de mon aversion pour les salons de coiffure et leur ambiance totalement naze où une coiffeuse généralement pimbêche se sent obligée de te parler de la pluie et du beau temps et de critiquer tes pointes sèches en te lançant de grands sourires factices. Du coup, au cours des deux dernières années, je suis allée deux fois chez le coiffeur : la première fois, la coiffeuse était en RTT et avait demandé à une copine bouchère de la remplacer. J’ai eu droit à un rapide coup de ciseau, d’un trait d’un seul, et à un passage de fer à lisser sur cheveux mouillés, de quoi faire fumer mes cheveux sans que cela n’inquiète la bouchère en question. Cette mésaventure aura au moins eu le mérite de m’enseigner ceci : évite les coiffeurs dits « discount » ma grande, et tant pis pour toi si t’es pauvre.
Ayant décidé de fuir
les coiffeurs pour pauvres qui savent pas te coiffer et n’ayant pas une thune
en poche, pour pas changer, j’ai retenté l’expérience salon de coiffure un an
plus tard en demandant à la coiffeuse avec une assurance déconcertante :
« Je voudrais une frange rock’n’roll, un truc à la Chrissie Hynde la Plastiscine
Bref, après ces deux déboires capillaires successifs, j’avais pris une grande décision, en accord avec moi-même : ne plus jamais aller chez le coiffeur qui, en plus, assassine mes cheveux avec des produits pleins de silicone et de paraben, préférer la bonne vieille méthode du DIY (pour les ignorants : « Do It Yourself » et non pas « Deux mandales in Your nose ») et recourir à l’auto-coupage de cheveux. Faut dire que dans le domaine du coupage de cheveux, j’ai un sacré gros défaut : quand je mate la coiffeuse en plein boulot, je me dis que ça a pas l’air si compliqué et du coup, postée devant mon miroir, avec mes ciseaux de cuisine qui coupent pas bien et ma tignasse trempée, je me sens l’âme d’une warrior, d’une invincible guerrière prête à trucider les mèches rebelles pour me faire une bonne tête. Mais ça, c’est dans mes rêves les plus fous, évidemment. La vérité, c’est que le coupage de frange, c’est vraiment pas mon fort. Mais comme je suis une vraie dingue, une malade mentale comme t’as même pas idée, je respire un grand coup, je me mets en apnée pour surtout pas bouger d’un poil (et tant pis si je deviens bleue à la troisième seconde) et d’un geste sûr, je coupe ma frange en n’ayant qu’une seule chose à l’esprit : ce point immatériel que je suis censée atteindre, là, de l’autre côté de ma frange, un peu comme celui qu’on est censé fixé à travers le pare-brise quand on fait un marche arrière en ligne droite. Au dernier coup de ciseau, je respire enfin, car je l’ai bien mérité et puis je constate. En général, au premier coup d’œil, c’est pas trop mal, parce que forcément, j’ai pas touché à grand chose. C’est hélas à ce moment précis que, ragaillardie par le résultat jugé plutôt pas mal, je m’empare à nouveau de mes foutus ciseaux qui coupent toujours pas, bien décidée à perfectionner cette œuvre d’art qu’est devenue ma frange grâce à mes doigts de fée. Et là, c’est le drame (si tu as repéré l’allusion cinématographique, tu gagnes un pin’s parlant). Dans le feu de l’action, ma main s’est un peu emballée et la frange est un peu… comme qui dirait… dévastée. A la minute de fierté et de sentiment de toute puissance succède alors la terrible minute où t’as juste envie de pleurer en te demandant ce qui t’as pris et si y a pas moyen de recoller tes pauvres cheveux perdus dans le lavabo. Mais t’as pas le choix, faut que tu te ressaisisses. Alors tu pleures pas, histoire de pas avoir l’air doublement conne quand tu sortiras de la salle de bains avec ta frange moche. Tu pleures pas et tu étudies les trois possibilités qui s’offrent à toi :
- Aller d’urgence chez le coiffeur et inventer une banale histoire du type : « C’est ma sœur qui a insisté pour me couper les cheveux. Elle se sent l’âme d’une coiffeuse, voyez-vous. Mais je crois que c’est mal barré pour elle dans le métier hein. »
- Assumer ta frange moche et étudier la possibilité de la structurer en coiffé-décoiffé-destructuré-genre-pas-fait-exprés, histoire qu’on voit un peu moins le coup de ciseau fatidique qui te fait désormais ressembler à Martine, l’héroïne de livres pour enfants.
- T’aventurer encore plus loin dans ta connerie et tenter le tout pour le tout avec un ultime coup de ciseau. Au mieux, tu rattrapes le coup et auras l’air un tout petit peu moins guiche, au pire tu ne sors plus de chez toi pendant les six prochaines semaines, le temps que ta frange moche ait repoussé un minimum.
Moi, tu me connais, trop fière pour aller quérir l’aide de
la coiffeuse. Et moi, trop pas douée pour structurer mes cheveux d’une façon ou
d’une autre afin de camoufler le carnage. A moins de me refaire une mèche
crépée pleine de laque en spray, comme on faisait tous dans les années 90…
D’ailleurs, on appelait ça « la mèche » et y avait même l’expression
« se faire la mèche » (exemple : « Je me fais la mèche tous
les matins »). Et moi, malade mentale puissance 10, j’ai décidé de me la
jouer Mac Gyver. D’abord, Mac, j’ai voulu l’appeler pour lui demander conseil,
sûre que lui, il sait exactement comment réparer une frange ratée avec un dé à
coudre et trois haricots secs. Mais je voudrais pas marcher sur le territoire de la Blonde
Je suis retournée devant mon miroir de salle de bains avec mes ciseaux de cuisine, ma frange mouillée et… suspens… un rouleau de scotch. Tu sais, ce gros scotch marron qu’on utilise pour fermer les cartons. J’ai bien lissé ma frange tordue qui, à force d’être coupée et recoupée et restructurée, était devenue bien épaisse ma fois (genre : je sors tout droit des années 50) et avec une infinie attention, j’ai collé une bande de scotch horizontalement en bas de ma frange. Après ça, j’te l’donne en mille : j’ai découpé tout ce qui dépassait de la limite matérialisée par le ruban adhésif, histoire de couper droit quoi. Je me suis descotchée la frange, je l’ai séchée, et puis j’ai constaté, encore.
Oh, mon Dieu. Oh, putain de merde. Putain de bordel de merde même. Je suis perdue, condamnée à errer pendant des mois avec un bonnet sur la tête. Oh purée c’te honte. Vite vite, trouver une excuse, une histoire pas banale pour couvrir le truc, genre : « La gosse a joué à me couper les cheveux dans mon sommeil, c’est un massacre ! Viens par ici que j’te mette une pichnette, sale gosse va ! »… Non, quand même pas… Alors merde, je fais quoi moi ? Et le Denis qu’y a pas fini de se foutre de ma gueule et de me traiter de Plastiscine, ou de copine à Elvis. Et ma sœur qui va me traiter de conne, à juste titre cette fois et me dire que c’est bien fait pour ma gueule, que j’avais qu’à pas m’être autant foutue d’elle avec ses rajouts, qu’elle préfère ressembler à une présentatrice de MTV qu’à une échappée de l’asile avec une frange trop courte. La frange courte, faut dire que c’est un vrai traumatisme pour moi : ça me rappelle cette sombre période de mon enfance où maman s’obstinait à me faire cette coupe au carré qui m’allait si bien, selon ses dires, la vraie coupe au carré quoi, plus carrée tu meurs, avec une frange supra droite comme on en fait plus, bien au-dessus des sourcils pour que ça repousse pas trop vite (et Tata Hélène, mon bourreau, qui me raccourcissait cette putain de frange déjà bien assez courte dans la véranda de l’arrière grand-mère les dimanches après-midi… chuis une traumatisée de la vie moi, j’te l’dis !!). Mais là, pas le choix, j’avais plus qu’à assumer ma connerie et à me faire à l’idée de me ballader pendant quelques semaines avec une frange minable. Et comme j’avais plus le choix, je me la suis jouée rockabilly style avec une frange bien gonflée et une queue de cheval haute, histoire de donner de bonnes raisons aux gens de me traiter de groupie d’Elvis. Mais hors contexte, le style rock’n’roll fifties, faut l’assumer. Moi je l’assume parce que j’ai honte de rien pis parce que de toute façon, j’avais guère le choix. Mais quand même, c’était moche et comme dirait ma sœur : Elvis et mort depuis longtemps et le côté groupie décalé, c’est pas toujours de très bon ton en société. Et quand Denis m’a vue et qu’il m’a demandé très solennellement si j’avais recoupé ma frange, avec cet air de pitié dans la voix (peut-être essayait-il juste d’étouffer un fou rire, ça m’étonnerait pas), j’ai compris que l’instant était grave, que là, on jouait plus à se traiter de Plastiscine, que j’avais littéralement tué ma frange et que j’avais l’air sacrément conne, faut bien le dire.
Alors crois-le ou non mais je suis allée chez le coiffeur moi, ouais, même que je suis allée chez Diagonal qui est un peu au-dessus du salon discount mais bien loin des salons tendances que je pourrai jamais me payer. Faut dire qu’à ce stade, j’avais plus le choix et crois-moi Elvis, ça n’a rien à voir avec toi. J’ai demandé à la coiffeuse, je cite, un « carré plongeant rock’n’roll, plongeant mais pas trop plongeant », genre Uma Thurmann dans Pulp Fiction. Et j’ai ajouté : « Avec les pointes assez longues devant et accessoirement si vous pouviez rattraper le massacre que j’ai causé à ma frange ce serait pas de refus, c’est même foutrement nécessaire si je veux pouvoir me montrer à nouveau en société ». Par chance, je suis pas tombée sur une coiffeuse gourdasse. D’ailleurs, elle avait un petit côté rock’n’roll cette fille et je suis sûre qu’elle a vu Pulp Fiction. Elle a tout pigé et elle a coupé tout comme je voulais et ma frange, Alleluïa, elle l’a rattrapée !! Enfin, comme elle a pu, évidemment. Mais dans l’ensemble, elle a bien limité les dégâts et réussi à camoufler dans la masse la mèche rebelle que je dois impérativement laisser repousser pour pas ressembler plus longtemps à Martine.
Voilà comment se termine l’histoire de mes cheveux qui, pour la peine, ont sacrément réduit de longueur et passent des épaules au milieu de la nuque, mais ça tout le monde s’en fout vu qu’on est pas sur le blog de Cosmo et que c’est de toute façon pas la tendance de ce printemps. Le seul problème c’est que même si la coiffeuse à tout bien fait comme je le lui avais indiqué, c’est un peu raté pour l’effet Uma Thurmann et pas seulement parce que je suis brune. Manu, quand il m’a vue, il m’a d’abord dit : « La tête que t’as… ! » pis il a ramé pour se rattraper en m’assurant que ça m’allait super bien et que j’étais mimi et tout et tout et quand j’ai précisé que j’étais Uma Thurmann dans Pulp Fiction, il m’a regardée, pis il s’est mis à réfléchir, il a affiché cet air qui voulait dire « Ayé, je visualise Uma dans Pulp Fiction», pis il m’a regardée encore et il a juste dit : « Ah ». Et la gosse, quand elle m’a vue, elle a dit : « T’es belle maman ! maintenant t’as la même coupe que moi ». Voilà, c’est dit : je ne pas Uma, je suis Dora l’Exploratrice.


